jeudi 1 novembre 2012

Il y a 51 ans aujourd'hui, la mort fauchait mon copain à "Tournebride"




(extrait des "Historiettes Sablonnaises" de Gérard Faure-Kapper aux Editions Luthenay)

Automne 1961. Un évènement dramatique va me marquer pour longtemps. Nous vivons dans une belle insouciance, privilège de nos jeunes années. Nos parents, L'instituteur, le curé, tous nous apportent des réponses claires et précises à nos préoccupations. Mais quelquefois, le destin est plus fort. 

La rentrée 1961 se passe normalement. Je suis au cours élémentaire deuxième année avec tous mes copains de l'année précédente. Un samedi soir après l'école je joue avec deux camarades dans le terrain vague entre la Sente à My et la rue St Pierre. J’ai acheté une paire de menottes en plastique au bazar de la rue Saint Livier. Je ne suis plus certain du nom d'un de mes compagnons de jeu, mais l'autre s'appelle Masson. Son prénom m'échappe aussi. Précisons que, curieusement, on utilisait plus volontiers les noms de famille pour communiquer entre nous. Masson a un an de plus que moi. Son visage rond est toujours barré d'un large sourire. C'est un bon copain qui a déjà subit une de ces épreuves qui vous marquent à jamais. Son père quelques années auparavant. Pilote de chasse à Frescaty, son Republik F84F s'est écrasé au sol. Cet appareil sous motorisé était dangereux pour ses aviateurs. Faiseur de veuves, cercueil volant, les qualificatifs ne manquaient pas. Les veuves et les orphelins non plus. Depuis, la mère de mon copain s’est remariée.

Nous nous amusons au gendarme et au voleur. Ma filiation me prédispose naturellement au rôle de représentant de l'ordre. D’autant plus que je possède des menottes. Les deux voleurs ont eu l'idée... de me les voler. Course poursuite au milieu des tas de terre, autour des voitures, dans les caves. En tant que gendarme je suis vexé de m'être fait subtiliser mon bien. Le soir venu nous nous séparons. Les vacances de la Toussaint commencent.

Quelques jours plus tard, retour à l'école. Masson est absent mais je n’y ai pas vraiment porté attention. A dix heures c’est la récréation, puis nous reprenons nos places. L'institutrice n'est pas là. Madame Peters assure cette année sa dernière classe avant de prendre sa retraite. Nous avons attendu environ cinq minutes avant qu’elle arrive. Elle pleure. Très émue, elle se tourne vers nous « Masson, votre copain, est mort ». Je ne sais pas si nous avions bien compris la situation. A huit ans la mort est une notion assez abstraite. La mort pour les vieux oui, pas pour les enfants. Non, je ne l’admets  pas. Je ne réalise pas vraiment surtout qu'on a joué ensemble quelques jours avant. Je pense que mes sentiments sont partagés par toute la classe. Ce n'est pas possible… il va  revenir. Tout le quartier en parle. L'abbé est venu nous voir pour nous soutenir et répondre à nos questions. La mort, il nous l'a déjà expliquée. On ne meurt pas, on quitte simplement son corps pour aller au Paradis. C'est là qu'il se trouve actuellement avec son père. Nous acceptons volontiers ses explications. Nous sommes un peu rassurés sur le sort de notre camarade.

Retour à la maison en fin d'après-midi. La communauté militaire est en état de choc. Le beau-père de Masson était également dans l'armée de l'air. Il s'appelait Duval je crois. J'entends les explications que mon père donne au voisin : le dimanche matin, la petite famille a pris la route pour quelques jours de vacances. Au volant de la 4CV son beau-père et à côté son oncle. Mon copain était assis derrière avec sa mère. Ils quittaient  Montigny les Metz et roulaient sur la route de Pont-à-Mousson. Au même moment, un soldat américain sortait d'un café dans un village plus loin. Il était totalement ivre. Selon des témoins, il est rentré à quatre pattes dans sa voiture, une puissante américaine. Il démarra à vive allure en direction de Metz. N'ayant probablement plus aucune notion d'espace, il roulait tout à gauche sur cette route de Pont à Mousson. La Renault et cette voiture se sont présentées face à face. Duval a eu le temps de l'éviter, mais en donnant un coup de volant vers la droite, il s’est écrasé contre un platane. Des décombres les sauveteurs extrairont trois corps sans vie.

Sa mère est dans un état très grave. La gendarmerie de l'air basée à Frescaty est prévenue rapidement. Répondant à une intuition, mon père et quelques gendarmes filent à la base américaine (ou canadienne) de Marville. A l'entrée, ils cueillent le soldat incriminé. Sa hiérarchie voulait l'évacuer  vers les Etats-Unis. Dans cette France, membre de l'OTAN, que pèse la vie d'une famille pour nos « libérateurs »? Pas grand chose, autant dire rien du tout. Qu'est devenu ce soldat ? L’affaire a été certainement été « arrangée » en haut lieu. Il doit désormais vivre aux Etats-Unis en ayant totalement oublié cet incident.

Quelques jours plus tard, pour les funérailles à l'hôpital militaire Legouest, tous les enfants seront présents. Des drapeaux, des soldats présentant les armes, des uniformes, plusieurs aumôniers, de la musique militaire, des discours et des fleurs, de grandes quantités de fleurs. Devant l'autel, trois cercueils. Celui du milieu est beaucoup plus petit que les deux autres. Posé dessus, un bandeau avec une inscription: « Le personnage de 1952 ».

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